La cigale : une longue vie à l'abri des regards

Personnage principal de l'une des fables de Lafontaine les plus connues, la cigale a beaucoup à nous apprendre sur sa vie. Nous verrons qu'elle cache bien son jeu et que la fourmi aurait beaucoup à apprendre de sa vie.

1. Première approche

Si la présence d’une cigale se signale avant tout par son chant, elle se reconnaît aussi facilement à son corps gris plus ou moins foncé qui porte de grandes ailes translucides aux nervures principales épaisses. Ses 4 ailes, disposées au repos le long du corps, sont inclinées comme les deux pans d’un toit de maison.

Très craintif, l’animal s’envole rapidement lorsqu'on tente de s’en approcher et ses couleurs rendent ensuite difficile sa recherche d’autant plus que, doté d’une bonne vue, il s'arrête de chanter.

2. Portrait de cigale

La cigale est un insecte et son corps comporte typiquement les 3 parties tête - thorax et abdomen.

Reconnaissance
des sexes
La tête

Les cigales ont une tête large pourvue de 2 grands yeux entre lesquels, sur le front, trois ocelles complètent l'équipement de vue. Près des yeux sont attachées deux antennes fines et courtes et à l’avant, la tête se termine par le départ de la trompe qui n’est visible qu’en dessous ou de profil.

Ressemblant à une longue pointe, cet organe sert à piquer les plantes pour boire leur sève qui constitue l’unique nourriture de l’animal.

Le thorax

Situé à l’arrière de la tête, le thorax porte, en dessous, 6 pattes fines qui permettent à la cigale de rester fixée sur les plantes, par exemple le long des troncs d’arbres. Sur le dos du thorax se trouve une large zone vide appelée pronotum dont la couleur et les motifs aident à la détermination des espèces. C’est également sur le thorax que sont fixées les deux paires d’ailes. La couleur et la forme de leurs nervures sont le deuxième élément utile à leur reconnaissance.

L’abdomen

Situé sous le thorax, l’abdomen constitue la dernière partie du corps. En plus de la digestion et de la respiration, ses quatre autres fonctions sont la reproduction, la ponte, le chant et l’audition. Les mâles étant les seuls à chanter et les femelles, seules pondeuses, l’abdomen va être très différent en fonction du sexe.

Les deux sexes sont capables d’entendre par une paire d’organes auditifs situés sur le côté du deuxième segment abdominal.avec leur abdomen.

L’abdomen, instrument de musique et caisse de résonance des mâles

Cigale mâle typique

Le chant puissant des cigales n’est pas produit par le frottement des ailes ou d’une quelconque autre partie du corps. C’est en réalité un cliquetis provoqué par la déformation d’une membrane à très grande vitesse. Pour illustrer ce mécanisme, il suffit de prendre une bouteille en plastique vide refermée et d’appuyer sur sa paroi. À chaque pression et relâchement, un bruit se produit et l’intérieur de la bouteille en est la caisse de résonnance. Chez la cigale mâle, ce sont les puissants​ muscles situés​ à l’intérieur de l’abdomen qui déforment la membrane en tirant dessus.

En quelque sorte, la cigale chante en rentrant et en sortant son ventre très rapidement. Comme la forme et l’élasticité de la bouteille donneront un cliquetis différent, la forme et l’élasticité de la membrane produiront un son également typique de l’espèce. Plus précisément, le nombre et la disposition de lignes de renforcement chitineux donnent le timbre spécifique de la membrane. En pratique, chaque membrane est protégée sous un opercule dont l’étendue et la forme sont de nouveaux éléments pour la détermination des espèces mâles.
On parle de cymbalisation ou tymbalisation pour décrire ce chant.

Le chant des cigales, thermomètre estival

La souplesse de la membrane servant à la cymbalisation des cigales varie en fonction de la température. En dessous d’environ 22 °C (24 pour certaines espèces), elle devient trop rigide pour être déformée par les muscles de l’abdomen et ce sont alors toutes les cigales qui s’arrêtent de chanter presque simultanément. À l’inverse, le matin, dès que les 22°C sont atteints ou dépassés, les mâles se remettent à chanter en choeur !


L’abdomen, zone de développement et d’éjection des oeufs chez les femelles

Dépourvue d'organe de chant, l’abdomen de la femelle va être beaucoup moins vide, car il abritera, les futurs oeufs et, extérieurement, l’équipement nécessaire à la ponte.

Celui-ci, est composé d’un ovipositeur, une sorte de tarière que la femelle utilise pour percer le support (tige, branche) où seront cachés les oeufs. Cet organe de ponte, plaqué contre l’abdomen au repos, est comparable à celui qui dépasse du corps des sauterelles que nous avons vu dans un précédent article.

3. De la larve à l’adulte, la longue vie des cigales
Naissance des cigales
La naissance
des cigales
La naissance et le grand saut

C’est d’une tige de grande herbacée (comme les asphodèles), d’une brindille, une branche de diamètre variable ou même d’un tronc que vont sortir, après leur naissance, les jeunes cigales. Elles sont alors grandes comme un grain de riz et leur couleur est blanche. C’est le premier moment dangereux, car, sans aucun moyen de défense, elles sont à la merci de nombreux invertébrés prédateurs (fourmis, coléoptères, guêpes ..etc.) . Rapidement, les larves se jettent au sol et s’y enfouissent pour y chercher leur premier repas.

Les années sous terre
Patte avant
foreuse de larve
de cigale

Pendant 2 à 5 années (parfois jusqu’à 17 chez les espèces américaines), c’est une vie dans la nuit totale qui attend les larves ; le temps de la croissance. Les larves se nourrissent en piquant les racines qu’elles rencontrent dans le sol.

Pour arriver jusqu’à celles-ci, la cigale creuse des galeries. Un travail de forage permit par des pattes avant particulièrement robustes et équipées de griffes ressemblant à celles des courtilières. C’est avec son urine qui arrive jusqu’à ses pattes foreuses par des conduits situés sous son ventre, que la larve arrive à modeler la terre, la tasser, et à renforcer la stabilité des galeries. Une fois les racines trouvées, elle confectionne une loge “salle à manger” dans laquelle elle prendra ses repas de sève.

La sortie de terre
Une série de mues et enfin la sortie

La sève abondante des racines va fournir des repas copieux et permettre sa croissance entrecoupée de nombreuses mues. Chacune de celles-ci sera accompagnée d’un changement de taille et par l’apparition progressive de nouveaux caractères comme des ébauches d’ailes.

La dernière mue sera la plus longue à venir et se déroulera en dehors du sol. Pour s’y préparer, la cigale creuse une galerie verticale qu'elle n’ouvrira que le jour J.

Le cas particulier des cigales périodiques

Si, en France, nous entendons chaque année les cigales, c’est parce que leur cycle de vie est relativement court et surtout parce qu’il existe chaque année une génération prête à sortir de terre. En Amérique, certaines espèces n’apparaissent que tous les 13 ou 17 ans et tous les individus sortent en suivant ce rythme. On parle alors de cigales périodiques. Les scientifiques pensent que ce comportement aurait pu permettre d’éviter certains prédateurs qui auraient un cycle décalé. 13 et 17 étant des nombres premiers, ces périodes permettent d’éviter ainsi tous les prédateurs dont le cycle s’étale au-delà de 1 an.


Dernière étape à haut risque
Fin de la
métamorphose

C’est la nuit ou tôt le matin que la larve va enfin ouvrir les derniers centimètres de galerie qui la sépare de l’extérieur. À sa sortie, elle se dirige vers un support proche, une tige ou un arbre. Arrivée en hauteur, elle s’immobilise en attendant que démarre le moment le plus important et le plus dangereux de sa vie, sa dernière mue.

Lentement, par des contractions répétées, la peau de son dos finit par se fendre et s’ouvrir, laissant entrevoir une nouvelle cigale teintée de brun et de vert. À la manière d’un “Alien”, la tête et le thorax sortent et l'ensemble bascule en arrière. C’est dans cette position, le dos libéré, que les ailes vont lentement se déplier. L’insecte finit ensuite sa transformation en s’accrochant à son ancienne peau, son exuvie, et attend que ses ailes finissent de sécher. Il faut en moyenne trois longues heures pour que la cigale soit prête à prendre son envol, à condition qu’elle ait échappé aux prédateurs.

4. Chants et amours de cigales

La reproduction démarre par la cymbalisation du mâle suivie par l’arrivée de la femelle attirée sa fréquence spécifique. La copulation a lieu côte à côte ou abdomen contre abdomen et sa durée est d’une ou plusieurs dizaines de minutes.

Après celle-ci le couple se sépare ou s’accouple à nouveau après une pause. Si le couple se défait, mâle comme femelle peuvent s’accoupler avec de nouveaux individus.

5. La ponte et la mort

Peu de temps après l’accouplement, la femelle va procéder à la ponte. Alors qu’il serait logique qu’elle se déroule dans le sol à la manière des sauterelles, elle se fait au contraire dans un support dont la nature et le diamètre dépendent de l’espèce.

Posée sur la brindille, la branche ou la tige d’une grande herbacée, la femelle écarte son ovipositeur de l’abdomen et perfore la surface du support non sans provoquer des éclats. Méthodiquement, les oeufs sont déposés par petits groupes empilés, souvent dans deux loges parallèles. Les premiers paquets déposés, la femelle s’écarte en remontant pour une nouvelle entaille et la suite de sa ponte. Plusieurs centaines d’oeufs peuvent ainsi être cachés. Après la ponte, la femelle arrive à la fin de sa vie.
Les oeufs resteront en moyenne un mois à l’abri avant que le cycle recommence.

Quelques prédateurs

De sa naissance à sa mort, la cigale n’aura aucun moyen de défense. Pas de mauvaises odeurs comme les punaises juste une parure de camouflage que le chant rend inutile. Même la trompe, capable de percer le bois, n’est pas utilisée. Chouettes, martinets, guêpiers, fourmis, guêpes, ichneumon sont les grands amateurs de ces insectes pacifiques.

6. Retrouver le nom d’une cigale

Les cigales réussissent l’exploit d’être à la fois très bruyantes et très difficile à approcher. Pour retrouver le nom d’une espèce il existe deux possibilités en dehors de sa capture : la photographier ou l’enregistrement de son chant.

La Cigale grise (Cicada orni)

La cigale par l’image (ou la capture) : étapes de l’identification.

Si vous avez réussi à capturer ou à saisir en photo une cigale, avant d’entrer dans le détail de clés de détermination (voir le lien associé à cet article), interrogez-vous sur sa taille, la zone géographique et le milieu dans lesquels elle vivait. En dehors du sud de la France (hors Corse), le nombre d’espèces reste réduit à quatre au maximum, ce qui facilite grandement les choses. Si votre capture a été réalisée dans le midi, c’est beaucoup plus complexe, mais, en utilisant les clés de détermination et les dessins et photos à comparer, vous devriez y arriver.

La cigale par le chant

C’est la technique la plus précise pour déterminer une espèce sans avoir à la capturer. Un simple smartphone permettra l’enregistrement et vous pourrez le comparer aux chants disponibles sur YouTube.

7. Les espèces de nos régions

Commençons par une mise au point, les cigales ne sont pas typiques de la zone méditerranéenne. Il en existe plus de 25 000 espèces (chiffre de 2008) et c'est dans le Sud-est asiatique qu'elles sont les plus nombreuses (plus de 850 espèces) ainsi qu'en Afrique subsaharienne (environ 400 espèces). La zone couvrant l'Europe et l'Afrique du Nord n'est que quatrième au palmarès avec environ 150 espèces, derrière l'Amérique du Sud (environ 400 espèces) et l'Australie (environ 240 espèces).

En ce qui concerne la France, on compte actuellement une vingtaine d’espèces dont 3 endémiques de Corse. Ces insectes appartiennent à la famille des Cicadidae et se répartissent en 2 sous-familles : les Cicadinae (Genre Cicada) et les Tibicininae (autres genres)

Les espèces corses

En Corse les 4 espèces présentes sont :

  • Cicadetta fangoana - La Cigale du Fango - Endémique Corse, c'est la plus commune
  • Cicada orni - La Cigale grise - Commune dans l’espace méditerranéen
  • Tibicina corsica subsp. corsica - La Cigale corse - Endémique Corse
  • Tibicina nigronervosa - La Cigale à nervures noires - Endémique Corse
Les espèces de France métropolitaine

Dans le sud (plaines) :

  • Cicada orni - La Cigale grise - commune dans l’espace méditerranéen
  • Cicadatra atra - La Cigale noire - commune dans l’espace méditerranéen
  • Lyristes plebejus - La Cigale plébéienne - commune dans l’espace méditerranéen
  • Tettigetta pygmaea - La Cigale pygmée - commune dans l’espace méditerranéen
  • Tettigetta argentata - La Cigale argentée - Commune dans le midi méditerranéen, remonte dans l’ouest
  • Tibicina quadrisignata - La Cigale quatre-fois-signée - Commune dans l’arrière-pays méditerranéen
  • Cicadetta brevipennis - La Cigale des collines - disséminée à travers toutes les régions françaises
  • Tibicinna garricola - La Cigale des garrigues - disséminée dans l’espace méditerranéen
  • Tibicina haematodes - La Cigale rouge - disséminée à travers la plupart des régions françaises
  • Tibicina steveni - La Cigale orientale - au moins présente dans le Tarn et dans les Alpes
  • Cicadetta tibialis - La Cigale à tibias armés - au moins présente dans les Alpes-Maritimes
  • Dimissalna dimissa - La Cigale des balkans - au moins présente dans le Var
  • Cicadetta cerdaniensis - La Cigale du Capcir - au moins présente dans les Pyrénées-Orientales
  • Tibicina corsica subsp. fairmairei - La Cigale de Fairmair - rare et cantonnée sur le littoral méditerranéen
  • Tibicina tomentosa - La Cigale cotonneuse - Rare et cantonnée sur le littoral méditerranéen

En montagne :

  • Cicadetta montana - La Cigale des montagnes - commune dans tous les massifs montagneux
  • Cicadetta brevipennis - La Cigale des collines - disséminée à travers toutes les régions françaises
  • Cicadetta cantilatrix - La Cigale chanteuse - au moins présente en plaine, dans les Alpes et le Jura
  • Tibicina steveni - La Cigale orientale - au moins présente dans le Tarn et dans les Alpes

Ailleurs en France :

  • Cicadetta brevipennis - La Cigale des collines - disséminée à travers toutes les régions françaises
  • Tibicina haematodes - La Cigale rouge - disséminée à travers la plupart des régions françaises

Éric Pensa